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Le transfert de l'Ecole - Extraits 1/6

l – LE TRANSFERT DE L’ÉCOLE

C’est en visitant les camps de Compiègne et de Boulogne-sur-Mer que l’Empereur Napoléon s’arrêta au château de Compiègne où était installée l’École des Arts et Métiers. Il déclara alors qu’une école industrielle n’avait pas sa place dans un château aussi admirable et décida le transfert de l’école dans l’ancien grand séminaire de Châlons. Cette décision fut acceptée avec enthousiasme par le duc de La Rochefoucauld.

Feuillet 7: (29 octobre 1806-A son Excellence le Ministre de l’intérieur)

“Le changement d’établissement de l’École Impériale des Arts et Métiers facilite extrêmement toutes les améliorations qui sont à faire à son régime.ll serait donc à désirer que,d’ici à cette époque, le Ministre pût avoir le temps de s’occuper des modifications et augmentations à faire au règlement dont je lui ai soumis le projet. S’il pense qu’il est nécessaire que je développe davantage devant lui les idées que je lui ai proposées à ce sujet, je suis prêt à son moindre signal à me rendre à Paris. Je le prie de ne pas épargner mes pas; dès qu’ils seront jugés utiles, ils seront dévoués.”

Le 5 septembre 1806, le séminaire est mis à la disposition de l’École et le déménagement peut commencer dès le mois de décembre. Inquiété par la rigueur de l’hiver et la grande distance à parcourir, le Duc fera de son mieux pour faciliter le voyage des élèves.

Feuillet 9: (Compiègne le 7 novembre 1806. M. le Ministre de l’Intérieur)

“La distance de Compiègne à Châlons est de 32 lieues, comment voyageront les élèves ? Ils sont de deux classes : les artistes, les commençants. Les premiers peuvent sans doute faire la route à pied, mais comment vivront-ils, comment logeront-ils en route ? Deux manières se présentent, l’une par Étapes, quoique les Étapes soient dans la dépendance du département de la guerre. (…) Ses avantages sont la sûreté d’approvisionnement, du logement et l’exemption de tout grand embarras. Les inconvénients sont : l ° que les journées d’étapes dans la route que l’école a à parcourir sont très longues, par exemple la première journée de Compiègne à Soissons est de dix lieues. Il est difficile de supposer que trois cents élèves dont deux tiers n’ont pas 16 ans puissent faire à pied ce premier trajet sans laisser peut-être la moitié de traînards, et sans une grande fatigue pour tous. 2° l’Étape les obligera en arrivant à courir aux distributions, ainsi à prendre une nouvelle fatigue et à échapper à la surveillance plus indispensable à exercer sur eux dans le premier moment où ils jouiront d’une espèce de liberté. Le second moyen serait d’allouer une somme par jour et par artiste. La réunion de ces sommes ferait une masse dont un des meilleurs employés de l’École, choisi par M. le proviseur, aurait l’administration à cet effet un ou deux jours à l’avance, éprendrait la colonne des artistes qui trouverait à l’arrivée toutes les distributions faites, même la viande cuite.” (l lieue-4 km)

Toutes ces propositions n’empêcheront pas le voyage de se transformer en marche forcée. A leur arrivée à Châlons, élèves et professeurs découvrent des bâtiments austères, à peine agencés, et ils resteront pendant une longue période livrés à eux-mêmes.

Feuillet 32: (22 octobre 1806. M. le Ministre de l’Intérieur)

“Voici l’École arrivée à Châlons, mais elle est loin d’y être établie. On peut regarder cet établissement pendant quelque temps encore comme une sorte de campement. Les ateliers ne pourront être établis en totalité avant trois mois, quelques-uns le seront dans six semaines, mais seulement deux ou trois. Tout est ouvert et la maison ne sera fermée que dans 6 semaines encore, je mande au proviseur défaire des classes provisoires d’écriture, de lecture où les élèves soient rassemblés lapins grande partie de {ajournée, une jeunesse aussi nombreuse, inoccupée, ne peut que faire des désordres ; et elle serait moins à blâmer que les supérieurs qui ne lui donneraient pas de l’occupation.”

Organisation administrative et financière - Extraits 2/6

II – ORGANISATION ADMINISTRATIVE

Petit à petit la vie à l’École s’organise et il devient nécessaire de nommer un conseil d’administration.

Feuillet 40: à M. (le) Ministre de l’Intérieur le 26 octobre 1806.

“Il paraît que vous avez ajourné la proposition que j’avais eu l’honneur de vous faire, de nommer de suite un Conseil d’administration,pour régler et maintenir les affaires de comptabilité de l’École impériale, faire les marchés avec les différents fournisseurs; l’urgence m’en paraissait cependant grande, et je crois de mon devoir de vous le représenter encore. Il n’est pas dans mon caractère de dénoncer personne, surtout en matière d’argent et quand les preuves ne m’en sont pas positivement acquises. Mais j’en vois assez pour être convaincu que les dépenses de l’École doivent être conduites avec plus de sévérité et de clarté qu’elles ne sont est le seul ou, au moins, le plus sûr moyen d’apporter aux marchés l’exactitude et la clarté désirables.”

La création de ce Conseil d’administration vient à point nommé car les problèmes financiers sont de plus en plus nombreux. Pour tenter de les résoudre le Duc voudrait utiliser les ateliers pour fabriquer et vendre des produits manufacturés.

Feuillet 47 v°: (12 janvier 1807-A M. Molard – Châlons)

“Nous verrons à mon premier voyage à Châlons à régler la direction des travaux des ateliers, de la manière à la fois lapins instructive pour les élèves et lapins utile pour l’École, car faut penser sérieusement à rendre autant que possible les travaux productifs. Le ministre m’écrit lettre sur lettre sur les dépenses exorbitantes de l’École, me presse de les réduire ou absolument les ramener au principe de l’institution, il faut donc que les ateliers concourent à cette économie.”

Avant d’arriver à équilibrer les frais des ateliers par la vente de leur production, il reste encore de nombreuses difficultés à surmonter, tant humaines que matérielles.

Feuillet 188 v°: (l7 juillet 1807- Au Ministre de l’Intérieur)

“Quant au travail extrêmement peu considérable des ateliers, en voici les causes qui me son données par M. Molard et dont quelques unes sont fondées :

1°) Le déplacement de l’École qui en suspendant les travaux des ateliers pendant plusieurs mois a rendu nuls pendant ce temps les produits, et a rompu pour les élèves l’habitude dt travail.

2°) Le manque de matières premières pour certains ateliers, mal qui subsiste encore pour celui des limes par le défaut d’acier J’ai beaucoup blâmé ce manque de prévoyance qui indépendamment de la considération financière, laisse un nombre d’élèves dans l’oisiveté M. Molard m’a objecté le défaut défends, dû à l’incertitude des rentrées qui rendait les demandes impossibles parce que la plupart des fournisseurs ne se prêtaient pas au crédit. Cette raison, qui a bien quelque valeur, n’a pas été entièrement admise par moi parce qu’il fallait avant tout vous rendre compte de cet état des choses, m’en instruire pour que je puisse de mon côté vous en informer. D’ailleurs l’argent est arrivé, on a bien acheté des bois et des fers.”

Et pour inciter les élèves à réaliser leurs travaux d’atelier avec une plus grande attention, le Duc de Liancourt va proposer une méthode qui, encore aujourd’hui, n’est appliquée dans aucune autre école.

Feuillet 121: (17 juillet 1807 au Ministre de l’Intérieur)

“Je proposerai de remplacer cette disposition du règlement par l’établissement d’un tarif qui porterait chaque ouvrage d’élève à un prix qui serait son salaire dont il recevrait un tiers et dont les deux autres tiers seraient donnés à l’École. Il est bien entendu que le tarif serait calculé aussi de manière à ne faire jouir l’élève d’une rétribution qu’au-delà d’une quantité exigée de travail.”

Feuillet 144 v°: (4 septembre 1807 à M. Molard Châlons)

“Vous occupez-vous du tarif? C’est un objet essentiel, j’en ai fait adopter l’idée au ministre, il ne faut plus que l’exécuter ; cet ouvrage est difficile, il faut s’aider des lumières des chefs d’ateliers, mais ne les prenons que comme lumières et non comme conseils. Ce tarif ainsi que je m’en suis déjà expliqué avec M. Labatte et avec vous, ne doit pas être tel que celui d’un fabricant ordinaire. Il doit être fait sur le principe qu’un élève doit à l’École son travail en échange de son éducation et entretien, qu’ainsi le travail que doit ou que peut faire un élève travaillant comme la plupart d’entre-eux ne doit pas leur être compté, que ce n’est que sur le surplus qu’ils doivent prétendre à une rétribution.”

Feuillet 276 v°: (28 août 1808 au Ministre de l’Intérieur)

“J’ai l’honneur de vous transmettre le projet de tarif pour la part de satire que doivent avoir les élèves pour leur travail, ce tarifa été calculé au sixième du prix donné à Châlons aux ouvriers en boutique pour les mêmes sortes d’ouvrages quoique ce travail soit très étendu et soigneusement fait, qu’il embrasse à peu près tous les travail qui se font à l’École. Votre excellence concevra que quelques travaux n’ont pu être prévus, qu’il s’en présente journellement de nouveaux et d’extraordinaires dans des ateliers aussi nombreux que sont ceux de l’École. Et elle jugera sans doute convenable d’autoriser le conseil des ateliers dans ces cas, à fixer provisoirement les mains d’œuvre pour les élèves. Ce tarif additionnel vous serait soumis tous les mois ou tous les trois mois comme vous l’ordonnerez. Je crois cette mesure indispensable.”

Des problèmes disciplinaires ... 3/6

III – DES PROBLÈMES DISCIPLINAIRES…

Avec tous les problèmes inhérents au mauvais fonctionnement des ateliers, les élèves qui restent encore trop souvent inoccupés se livrent à des activités beaucoup moins honorables que celles prévues par leur auguste bienfaiteur. Une des causes de chahut est le jeune âge des commençants (de 8 à 12 ans): trop faibles physiquement, ils n’ont pas encore accès aux ateliers. L plus âges, les artistes, épris de liberté et n’ayant pour seul désir que de se faire renvoyer, prennent la poudre d’escampette, jugeant ce motif suffisant pour espérer être définitivement chassé de l’École.

Feuillet 63: (11 mars 1807 au Ministre de l’Intérieur)

“Une seconde cause générale de l’inconduite, de l’indiscipline de ces enfants, et par conséquent de leur facilité à déserter, tient à leur composition, fils de parents sans éducation, sans principe, sans souci même de leurs enfants abandonnés, et je puis vous assurer que leur effronterie, leur insouciance de ce qui peut arriver, leur insensibilité aux reproches est égayante ; et que je suis moi-même frappé d’étonnement et de scandale de la manière dont tous ces petits morveux la plupart hauts comme ma botte m’ont répondu ; particulièrement de toute absence en eux de principe, de moralité, d’attachement à leurs parents, de reconnaissance pour le gouvernement. Je puis vous assurer qu’à deux ou trois près qui ont pleurniché et que je note dans l’état ci-joint, je n’ai reconnu en eux aucun moyen de les émouvoir et cependant il y en eut avec lesquels j’ai passé des demies heures entières. Quant aux causes particulières, quelques-uns de ces enfants se sont plaints de M. Dervin, aumônier de l’École et chargé d’une classe d’arithmétique, ils m’ont dit en avoir reçu des coups, un ou deux d’entre eux ont donné ces mauvais traitements pour cause de leur désertion. J’ai approfondi le fait et j’ai su qu’effectivement M. Dervin a plusieurs fois frappé de sa férule quelques-uns de ces enfants qui refusaient de tendre la main, j’en ai même fait des reproches à cet aumônier- professeur qui en avouant son tort m’a demandé si je croyais possible d’en agir autrement avec des enfants qui sommés défaire silence, qui sommés de quitter la place, répondent qu’ils veulent y rester et faire tapage, qui sommés de tendre la main s’y refusent en jurant comme des porte-sacs, qui ne désirent que d’être mis à la salle de discipline pour ne pas travailler et qui annoncent hautement le projet de déserter pour se faire chasser de l’École. Je n’en ai pas moins réprimandé M. Dervin, tout en le plaignant, car ses raisons de défense sont d’une exacte vérité. Les faits sont affligeants, sont lamentables, mais ils sont exacts. Vous ver- rez dans les observations que j’ai mises à la suite des noms de chacun de ces déserteurs que plusieurs d’entre eux m’ont dit hautement qu’ils désiraient être renvoyés de l’École, qu’ils savaient bien qu’ils en seraient chassés en désertant, qu’ils avaient connaissance de votre lettre qui emportait l’ordre et que c’était pour cela qu’ils désertaient. Ces drôles-là n’ont ni feu ni lieu et n’ont pour la plupart d’autres ressources que de mendier, ou d’être apprenti voleur. je ne me faisais pas d’idée de tant d’impudence et d’effronterie.”

Les mesures disciplinaires ne se font pas attendre: une discipline militaire stricte est demandée par les professeurs.

Feuillet 71 : (15 mars 1807, au Ministre de l’Intérieur)

“Vous entendez sans doute par discipline militaire celle qui assure l’exécution stricte et prompte des ordres donnés, il nous a été précédemment rendu compte par M. le Proviseur que plusieurs élèves auxquels la prison ou la salle de discipline avait été ordonnée s’étaient refusé de s’y rendre, que les moyens de correction lui manquaient et il vous demandait vos ordres à cet égard. Votre excellence lui a répondu qu’il fallait assurer l’obéissance entière et ne plus souffrir qu’une punition ordonnée restât sans exécution. Depuis cette époque il n’y a pas eu à l’École de marque prononcée d’insubordination jusqu’à l’événement de M. Arnaud, où l’élève Mènet a refusé décidément de se rendre en prison, ce qui a donné lieu à la scène sur laquelle je vous ai adressé des informations que je crois complètes. Pour éviter pareille scène à l’avenir,j’avais dès le lendemain de mon arrivée engagé M. le proviseur à faire nommer chaque jour un peloton de l0 à l2 élèves commandés par le sergent et et le caporal de semaine et sous les ordres de l’instructeur militaire, lequel peloton au premier signal de tambour, se rassemblerait et prêterait force à l’exécution de l’ordre, et éviterait ainsi aux supérieurs l’inconvénient et le scandale de mettre eux-mêmes la main sur un élève désobéissant. Je me suis ce matin informé de l’instructeur militaire si le peloton était nommé, et n’ai pas été peu surpris d’entendre de cet instructeur, que cette mesure n’était pas sûre, parce qu’il connaissait assez l’esprit des élèves pour ne pas douter que le peloton assemblé se refuserait à saisir un élève, et resterait immobile.”

Cette idée saugrenue fera d’ailleurs largement la preuve de son inefficacité lors de la première tentative ! Les journées ne s’écoulent plus sans leur lot quotidien d’incidents et les agressions deviennent monnaie courante.

Feuillet 13: (Compiègne le 8 novembre 1806, à son Excellence le Ministre de l’Intérieur).

“Il y a plainte presque générale des professeurs et des maîtres d’étude contre l’indiscipline des enfants c’est-à-dire des commençants, la conduite des artistes est généralement bonne, ils refusent l’obéissance avec une fermeté et des propos épouvantables pour leur âge ils invectivent les maîtres, et les exemples d’une réunion de 5 à 6 enfants et plus qui se jettent sur le maître sont malheureusement trop fréquents. Voilà le compte qui m’a été rendu par M. le proviseur et par les maîtres. Les punitions sont ici le pain sec, la salle de police, de discipline, et la prison. Ces enfants ou au moins un grand nombre d’entre-eux s’en moquent comme des réprimandes, plus ils restent de temps en prison plus ils se confirment dans le vice, par l’oisiveté, et la conversation des prisons, il est vraiment difficile d’espérer corriger une partie d’eux.”

“On ne peut autoriser les maîtres à les frapper, les conséquences de cette autorisation qui pourrait favoriser l’humeur et la brutalité de quelques maîtres sont trop grandes, d’ailleurs un tel ordre ne peut pas émaner de l’autorité. Cependant je suis réduit à penser de ce que je vois et ce que j’entends de ces petits messieurs, qu’un châtiment corporel appliqué à propos et fortement serait le seul moyen d’arrêter leur impudence, dont j’ose vous assurer Monsieur que vous ne pouvez pas vous faire l’idée. Mais encore une fois, une telle extrémité ne peut être ordonnée. Il resterait donc le moyen de chasser les plus mutins, les plus vicieux, les chefs de bande. Si je n’avais pas vu moi-même à quel point ils sont effrontés, si tous les rapports ne me montraient pas ce qu’ils font, je ne pourrais me figurer qu’il existât tant de vices dans un âge aussi tendre.”

Souvent sans le sou, les artistes multiplient les vols et chapardages.

Feuillet 12 v°: (Compiègne le 8 novembre 1806, à son Excellence le Ministre de l’Intérieur).

“Vous trouverez sans doute d’autant plus nécessaire de sévir avec vigueur dans cette occasion que les vols d’enfants ne laissent pas d’être fréquents, et que dernièrement par exemple, plusieurs classes ont été forcées pendant la nuit et les tiroirs de ceux qui avaient ramené quel qu’argent des vacances brisés. La chambre de M. Molarda été également forcée pendant son absence. On soupçonne les auteurs de ces vols mais on n’a encore aucune certitude.”

D’ailleurs les murs d’enceinte de l’école ne sont plus assez hauts pour contenir la fougue des commençants et leurs méfaits se répandent jusqu’à travers la ville :

Feuillet 13: (Compiègne le 8 novembre 1806, à son Excellence le Ministre de l’Intérieur).

“Le nommé Claude Amande, élève de l’âge de 16 ans, s’étant échappé il y a environ huit jours, s’est introduit dans la maison d’une ravaudeuse de la ville et y a volé un mouchoir de mousseline. Le fait a été constaté jusqu’à l’évidence, la confrontation du coupable a eu lieu au matin levant et il ne peut rester aucun doute sur ce crime dont le coupable n’a pas-même cherché à s’excuser.”

Certains en viennent même à se frotter au garde-champêtre, et si le Duc préfère éviter d’alerter le Ministre à chaque incident, il ne s’interdit pas de proposer les sanctions à appliquer aux belligérants :

Feuillet 185: (20 octobre 1807, à M. Labatte).

“Je pense qu’il est inutile de rendre compte au Ministre de l’escapade de ces jeunes gens, mais j’en trouve la punition beaucoup trop légère, non pas parce qu’ils sont sortis, puisque le tort en est à ceux qui devraient faire fermer les issues, et je dirais même à vous qui êtes proviseur et sur lequel tombe cette responsabilité, mais parce qu’ils ont été manger des raisins et disputer avec le paysan et le garde-champêtre. Le respect de la propriété ne peut pas être trop inculqué aux élèves et la punition de quelques jours de pain sec publiquement annoncée aurait été une très bonne addition aux jours de prison. Je pense aussi que vous devez en instruire le maire parce qu’il faut que l’on sache que vous punissez sévèrement et exactement les désordres, afin d’éviter les plaintes au Ministre et les bavardages auxquels j’ai lieu de savoir que la ville de Châlons est très disposée.”

Le Duc juge sévèrement la ville de Châlons qui offre à l’époque une multitude de possibilités pour inciter les artistes à se dévergonder :

Feuillet 32 v°: (22 octobre 1806 à M. le Ministre de l’Intérieur).

“Châlons fourmille de filles de mauvaise vie qui font leur état avec autant d’effronterie dit on que les habituées du Palais Royal. Quelque soin que l’on puisse prendre quand on en aura tous les moyens de tenir les artistes enfermés, à leur âge, les tentations de cette nature les engageront à tous les moyens de tromper la consigne. Serait il possible que vous ordonnassiez au préfet de la Marne d’établir sur les prostituées une police qui au moins les empêchât de se montrer dans les rues? Il me semble que la ville où une jeunesse protégée par le gouvernement et élevée par ses soins est établie, doit sinon être plus pure en mœurs, au moins ne pas avoir le caractère de libertinage public dont on accuse la ville de Châlons.”

... Et de la difficulté de les résoudre Extraits 4/6

IV …ET DE LA DIFFICULTÉ DE LES RÉSOUDRE

La plupart des escapades finissent en prison à la plus grande joie de certains garnements qui s’y trouvent bien plus à l’aise que dans une salle de classe.

Feuillet 65 v°: (11 mars 1807, au Ministre de l’Intérieur).

” Trois élèves de cette École, de la classe des artistes, messieurs Cornes, Barbier et Smittin de promenade avec les autres élèves le 2 mars, les ont quittés en rentrant dans la ville, on s’est aperçu promptement de leur absence, on a fait pour les trouver des perquisitions qui ont été inutiles dans la soirée. Le lendemain le commissaire de police les a fait arrêter dans les cabarets, où ils avaient passé la nuit et ils ont été ramenés à l’école dans l’état d’ivresse. Ils n’ont pas tardé à déclarer qu’ils avaient eu le projet de déserter, pour s’engager dans un régiment et prendre le parti des armes qui était de leur goût, ils ont été mis en prison où ils sont encore.”

Quelques parents, prévenus, se désintéressent complètement du devenir de leur progéniture:

Feuillet 53: (l mars 1807-A M. de Champagny)

“II est un objet, Monsieur, qui me semble nécessiter une décision (le votre Excellence : vous avez ordonné l’exclusion de l’École de plusieurs mauvais sujets, des déserteurs habituels. En conséquence le proviseur a fait part aux parents de votre décision en les invitant à retirer les enfants qui jusque-là devaient demeurer en prison, mais quelques-uns de ces enfants n’ont pas de parents. Les parents des autres sont la plupart pauvres, d’ailleurs insouciants, et par fois d’une assez mauvaise conduite personnelle, il leur importe peu que leurs enfants restent ou non en prison, soient de bons ou de mauvais sujets, pourvu qu’ils ne soient pas à leur charge, ils ne répondent point. Leurs enfants, ceux sans parents, condamnés aussi à l’exclusion , restent dans les prisons et finiront par embarrasser de leur présence l’administration de la maison et nous mêmes.”

Le souci principal du Duc est d’empêcher l’extension de ce véritable fléau à toute la communauté des élèves. Pour ce faire il se propose non pas de renvoyer purement et simplement les brebis galeuses mais plutôt de les affecter à une autre institution afin de corriger autant que possible leur éducation :

Feuillet 53 V°: (ler mars 1807 – A M. de Champagny)

“Les mettre à la porte, c’est en faire des scélérats, ou au moins leur en donner les moyens, et cette espèce d’enfants n’est pas punie par la seule exclusion de l’École. Peut-être beaucoup d’eux, vicieux et sans prévoyance, aspirent-ils après cette exclusion qui est pour eux une espèce de liberté.”

Feuillet 64 v°: (11 mars 1807 à M. le Ministre de l’Intérieur)

“Mais ici je dois avoir l’honneur de vous rappeler ce que je vous ai mandé dans une de mes dernières lettres : l’exclusion de ces enfants prononcée, si on attend pour l’effectuer que les parents les envoient chercher, la plupart d’entre-deux ne sortiront pas de la maison. y seront d’un exemple détestable et d’une dangereuse contagion. Si on les renvoie, c’est à dire si on les chasse de la maison pour les laisser aller où ils voudront, on les condamne à devenir des scélérats, ils en ont la disposition, et ils n’auront guère d’autre ressource. Je pense donc qu’il serait utile que ceux que les parents ne viendraient pas chercher dans un temps donné fussent mis dans une maison de correction ou de ce département si il y a lieu, ou ailleurs pendant un an ou deux, ou jusqu’à ce qu’ils en soient mis à la disposition du ministre de la marine pour être mousse, ou à celle du ministre de la guerre pour être mis dans les pionniers.”

Pour limiter les erreurs d’orientation et les renvois de scolarité, le Duc n’hésite pas à sélectionner très sévèrement les candidats artistes. Sa réserve concernant l’admission des externes de Châlons dans l’établissement est d’ailleurs sans équivoque possible :

Feuillet 7 v°: (24 octobre 1806 – A son Excellence le Ministre de l’Intérieur)

“1° Les externes admis aux instructions de l’École sont généralement des enfants de famille aisée, les soins des professeurs, des chefs d’ateliers se dirigent particulièrement sur eux, parce que les parents complimentent, flattent, gratifient les professeurs et les chefs d’ateliers; d’où il résulte que les élèves du gouvernement ont besoin de cette meilleure part du temps et de l’ouïr des maîtres.
2° L’usage des outils aux ateliers ne laisse pas que d’occasionner une dépense supplémentaire à l’établissement absolument inutile au bien de la chose.
3° Ces externes apportent dans les classes et dans les ateliers un autre esprit que celui de la maison ; ce sont des petits messieurs mieux mis que les élèves, ayant un ton de suffisance et de supériorité. La complaisance les a admis, la complaisance les conserve. Le proviseur, le directeur des travaux ne veulent pas faire crier après ceux des familles plus ou moins considérables de la ville.
4° Ces externes sont des commissionnaires des élèves pour toute emplette et introduction d’objets défendus, pour les correspondances, même avec les filles du lieu, et la plus grande surveillance des supérieurs ne pourrait prévenir ni empêcher ce mal quand la cause en existe.”

Afin de dissuader définitivement les élèves restants de toute tentative d’insubordination, le Duc ira jusqu’à demander la complicité du ministre pour les intimider.

Feuillet 193: (17 novembre 1807 à M. le Ministre de l’Intérieur)

Quoique les élèves soient assez promptement rentrés dans le devoir, vous penserez sans doute qu’il est important de ne pas laisser établir dans ces jeunes têtes l’idée de la possibilité d’une récidive, et que tout germe d’insubordination doit être fortement réprimé dès sa naissance. D’un autre côté les élèves Gaillard Aisné, et Lhermite sont de bons sujets que je ne voudrais pas vous proposer de sacrifier. Je prendrai donc la liberté de vous proposer, Monsieur, de me faire l’honneur de m’écrire une lettre ostensible dans laquelle vous me manderez que, sur le compte que je vous ai rendu de la pièce d’insubordination qui s’était manifestée le dimanche à l’École de Châlons, et sur la connaissance que je vous ai donnée que les élèves Gaillard Aisné et Lhermite en avaient été les fauteurs et s’étaient montrés les plus mutins, vous m’autorisez à ordonner en votre nom au proviseur de les renvoyer de l’École; si les comptes que je vous ferai rendre de toute leur conduite antécédente ne sollicitaient pas indulgence, par la faute grave qu’ils viennent de commettre, et que dans le cas j’ai à vous instruire des renseignements certains que je me serais procuré pour vous être définitivement statué. Je me persuade que la publicité de cette lettre fera l’effet désirable sans faire de mal à personne, ce que j’aime toujours à éviter, surtout pour des jeunes gens dont l’âge porte toujours à excuses puisque n’est pas vice de cœur.

Enquête sur une épidémie Extraits 5/6

V – ENQUÊTE SUR UNE ÉPIDÉMIE

A tous ces problèmes disciplinaires viennent se greffer d’autres soucis comme celui de la santé des élèves. Les problèmes d’hygiène dans la ville sont à l’origine de nombreuses fièvres parmi les élèves:

Feuillet 133 v°: (1er août 1807 au Ministre de l’intérieur)

“M. Labatte m’instruit que le nombre de fiévreux augmente considérablement à l’École comme dans la ville. Ce genre de maladie qui n’est pas dangereux est très fréquent m ‘a-t-on dit à Châlons. Depuis environ 20 ans que le cours de la Marne ayant été détourné en dehors, laisse l’ancien très fangeux et dans un état de demi siccité très malsain. La partie de la ville où est l’École est cependant réputée la partie la plus saine, et doit être assainie encore par le passage des eaux du canal, quand il sera achevé.”

L’École est certes située dans un quartier relativement sain, il n’en reste pas moins que le taux de malades à l’École dépasse largement celui de la ville.

Feuillet 155 v°: (14 septembre 1807 au Ministre de l’Intérieur)

“Je joins ici le rapport du médecin qui vous fait voir que ces maladies sont particulières à l’École, et particulièrement aux élèves, que tandis que la proportion des malades aux valides est à l’École comme de 1 à 3 1/2 (car il y a 130 malades aujourd’hui) ; la proportion dans la ville est de l à 30 ou 40; que les employés de l’École, même les domestiques, n’en sont point affectés dans une proportion considérable, et que dans le quartier habité, par la partie la plus misérable du peuple, la proportion bien que plus considérable qu’ailleurs n’est en rien comparable avec celle de l’École.”

Devant le nombre considérable de malades il devient urgent d’installer l’infirmerie dans des locaux adaptés:

Feuillet 159: (14 septembre 1807 au Ministre de l’Intérieur)

“Quant à un nouveau local pour l’infirmerie, les bâtiments de l’École n’en présentent aucun, il n’y a même pas de place pour une salle d’étude, les magasins sont trop petits, point de place pour les employés subalternes. Il faut donc en bâtir ou acheter des maisons pour s’agrandir, il n’est pas possible dépenser à bâtir une infirmerie de 50 lits, telle qu’il faut l’avoir ici, quoiqu’on ne doit pas habituellement compter sur ce nombre de malades, sans se soumettre à dépenser 20 à 24 000 livres. M. le préfet propose de demander une maison d’anciennes religieuses, occupée aujourd’hui par les magasins militaires et dans laquelle on pourrait établir grandement l’infirmerie, les commençants et des magasins.”

Réflexion sur l'enseignement - Extraits 6/6

VI – RÉFLEXIONS SUR L’ENSEIGNEMENT

Les problèmes disciplinaires nécessitent une grande attention de la part du Duc au cours des premières années qui suivent le déménagement. Mais ils ne l’empêchent pas de continuer sa réflexion en matière d’éducation. Celle-ci débouche d’ailleurs rapidement sur un projet nouveau d’enseignement :

Feuillet 30°: (16 Décembre 1806 à M. Molard à Châlons)

“Voici une nouvelle ère qui commence pour l’École, permettez-moi Monsieur de vous recommander de donner aux travaux une direction utile, tant pour le débit que pour la perfection. il est question de donner à l’École Impériale tout l’essor qu’elle peut prendre. Je désirerais donc un petit plan de travail dans lequel vous comprendriez les augmentations d’ateliers, dont vous pouvez reconnaître l’utilité. Nous sommes convenus que vous suivriez le travail de la quincaillerie perfectionnée, c’est une branche d’une grande importance et pour l’École et pour l’industrie en général. Un atelier de ciseleur et modeleur pourrait avoir aussi son utilité. Les besoins, les circonstances du pays où vous êtes doivent être consultés, mais vos ateliers peuvent encore faire beaucoup de travaux dont le débouché sera certain dans toute la France. Je pense que M. Arnaud continuera ses leçons de chimie-physique, il est pénétré de leur utilité. J’espère que les classes de dessin, d’écriture, celles des artistes à qui leur peu d’intelligence ne permet pas de tirer un grand avantage des classes supérieures, concourront à pénétrer les artistes des détails des moyens de l’industrie, but principal de leur éducation.”

En matière d’instruction, le Duc ne cache pas sa préférence pour l’enseignement pratique aux ateliers, protestant même parfois contre la trop grande importance accordée par certains professeurs aux matières théoriques.

Feuillet 31: (16 octobre 1806 à M. Molard à Châlons).

“J’ai engagé M. Labatte à en conférer avec vous afin que lors de mon prochain voyage de Châlons , je puisse arrêter définitivement ce qui devra être présenté au ministre, celui-ci pense lui-même qu’il y a une surabondance de professeurs de grammaire et effectivement il y en a trop. C’est à peu près là que la diminution peut porter, comme aussi sur un des professeurs de mathématiques, je désire que M. Labatte et vous concertiez ensemble ce que vous croyez le plus propre à faire marcher l’Ecole vers son véritable but.”

Feuillet 192: (11 novembre 1807 au Ministre de l’Intérieur).

“Je suis charmé que vous vous soyez prononcé sur la permission donnée aux élèves Proue et Fabre de suivre exclusivement l’étude des mathématiques sans suivre les ateliers. Je me suis constamment récrié contre cet usage que j’ai trouvé établi à l’École. J’en ai même rendu compte à votre prédécesseur dans non rapport et dans différentes lettres, et j’en ai interdit absolument la continuation à mon dernier voyage à Châlons par toutes les raisons qui vous ont frappé entour. Je pense que l’étude des mathématiques, extrêmement importante apportée à un certain point pour les élèves destinés à être mécaniciens, est portée un peu trop loin à l’École, où les professeurs de mathématiques devraient s’occuper de l’application aux arts des principes qu’ils donnent et des cours qu’ils font. J’espère même que d’après les ordres que j’ai laissés cette direction aura lieu à l’avenir.”

Cet enseignement à dominante mécanique et pratique voulu par le Duc permet d’aborder des domaines de pointe de l’époque comme la fabrication d’instruments d’optique et de mathématiques.

Feuillet 153: (19 décembre 1807, au Ministre de l’Intérieur).

“Il n’est pas douteux que l’instruction d’élèves à la confection d’instruments d’optique et de mathématiques ne présente un grand avantage, que cette branche d’industrie nationale est même avantageuse à placer dans une Ecole toujours permanente. Elle offre encore la perspective de produits pour l’Ecole qui diminueraient les sacrifices du gouvernement, il n’est pas douteux encore que l’Ecole peut fournir à Monsieur Ferat des sujets qui seraient promptement formés.”

L’organisation de l’enseignement laisse aussi place à des préoccupations plus surprenantes pour nous mais caractéristiques de l’esprit du temps. Le Duc est ainsi amené à se faire l’écho des professeurs qui réclament un uniforme.

Feuillet 8v°: (24 octobre 1806, au Ministre de l’intérieur)

“J’ai été sollicité plusieurs fois déjà, et je le suis encore, de vous présenter la convenance d’or- donner que tel supérieur de l’Ecole des Arts et Métiers j’entends Proviseur, Directeur et Sous- Directeur des travaux, Professeurs et Chefs d’atelier (etc.) fussent assujettis à porter un uniforme que vous voudriez bien leur désigner. La plupart de ces messieurs regardent comme une sorte de défaveur pour l’École qu’elle soit le seul établissement public dont les employés n’aient point d’uniforme : ils citent entre autres l’École Polytechnique, les lycées, les Ponts et Chaussées, les administrations forestières (etc.). Ils y voient d’ailleurs un moyen d’économie pour eux. J’y vois de plus un moyen d’ordre. Car tel de ces jeunes professeurs dont la conduite particulière n’est pas aussi rangée qu’elle pourrait l’être, hésiterait bien souvent de compromettre un uniforme qui le ferait connaître, tandis qu’il espère conserver toujours l’incognito dans un habit bourgeois. Si cette mesure vous parait convenable vous jugerez sans doute à propos, en réglant les petites distinctions qui doivent être particulières pour les rangs différents que tiennent les individus dans l’École, de prescrire que depuis le proviseur jusqu’à l’individu portant l’uniforme, personne ne porte un autre habit dans l’enceinte de la ville où est placé l’établissement.”

Ce désir d’uniforme exprimé par les professeurs caractérise bien l’esprit militaire qui imprègne encore l’École de Châlons. Cette empreinte permettra d’ailleurs au Duc de justifier la nécessité d’un enseignement musical.

Feuillet 91: (15 mars 1807, au Ministre de l’intérieur)

“Pour notre lettre du 19 de ce mois, vous me déchargerez d’avoir l’honneur de vous faire un rapport sur l’utilité d’un maître de musique à l’École Impériale, sur les avantages ou les inconvénients de la suppression de cette place qui n’a pas sa pareille dans les autres établissements d’instruction publique. Certainement l’existence d’un maître de musique n’est pas nécessaire à une École d’arts et métiers mais je pense qu’elle y est d’un avantage au moins d’agrément, qui commande la prudence pour sa suppression. L’École est montée sur un pied militaire au moins en partie, un des articles du règlement ordonne l’exercice des armes, par conséquent les petites évolutions dont cette troupe est susceptible. Dans ce rapport la musique ajoute à ce petit appareil militaire, elle facilite la marche… La dépense des appointements du maître étant si peu considérable que je n’engagerai jamais votre Excellence à faire cette réforme.”